Chapitre 2
Occupée à vérifier les sangles des sacoches accrochées à sa selle, Ysilia sursauta lorsque je lui soufflai dans l’oreille.
— Ce que tu peux être pénible ! éructa mon amie en frottant le lieu de mon agression.
— C’est pour ça que tu m’adores. Tu as tout ?
— Oui, oui.
Elle referma sa sacoche la plus épaisse avec des mouvements saccadés qui ne firent tomber aucune mèche noire de son chignon serré. Je détaillai ses jupons assez légers pour le voyage.
— Tu as le droit de te mettre en pantalon, je te signale.
— Et risquer les foudres de ma mère ? Très peu pour moi. En plus, je n’ai pas prévu de me battre, contrairement à toi.
— Je sais. Auquel cas, j’aurais été à tes côtés.
Ysilia me fit face pour me tirer la langue. Le geste accentua les fines rides autour de ses yeux et de sa bouche.
Un jour, je la perdrai.
Je haïssais songer à sa mort. Il était toutefois bien difficile de faire autrement, à l’aube de la guerre. Je ne pouvais ignorer que l’une de mes amies d’enfance était humaine et vieillissait bien plus vite que moi. Rhydan, Wellan et moi en avions bien conscience et un accord tacite s’était installé entre nous. Profiter de chaque instant avec elle était notre priorité, sans compter qu’Ysilia nous faisait payer le moindre sous-entendu triste. Si ce petit bout de femme ne savait pas se battre, elle n’était pas moins capable de tours plus fourbes les uns que les autres. Mieux valait l’avoir dans son camp.
Autour de nous, les soldats les plus haut gradés se pressaient pour vérifier leurs troupes ou les charrettes pleines de provisions. La majorité des guerriers patientaient à l’extérieur des remparts, dans les quartiers de la ville qui leur étaient alloués. Quant au reste des forces de la Taliria, elles montaient déjà la garde aux frontières pour s’assurer que l’ennemi n’entrerait pas.
Ou pour retarder sa progression, tout du moins.
— Tu sais où sont Rhydan et Leurs Majestés ?
— Les palefreniers s’occupent de leurs montures de ce côté, indiqua Ysilisa en désignant la partie est de la cour. Ils ne devraient plus tarder. Et toi, tu es prête ?
— Oui.
Mon étalon trépignait d’impatience non loin de là, sellé, brossé et nourri depuis bien avant l’aube. Le sommeil m’avait fait défaut une bonne partie de la nuit et j’avais préféré m’éclipser discrètement à l’écurie plutôt que de continuer à perdre mon temps dans mon lit froid.
L’odeur de Wellan me parvint et je me tournai juste à temps pour réceptionner la pomme qu’il me lançait.
— Je me suis dit que vous n’auriez pas mangé, nous salua-t-il en offrant un fruit à Ysilia avec son plus beau sourire.
Il n’y avait vraiment que lui pour jouer de ses charmes un matin pareil. Notre amie lui prit la pomme et croqua bruyamment dedans.
— J’espère que tu es prêt, parce qu’on ne t’attendra pas.
Les yeux bruns du demi-Fae s’éclaircirent de malice.
— Je ne suis en retard que quand mon entrée peut être remarquée. Ce qui ne serait pas le cas en arrivant au galop derrière les troupes.
— Tu as conscience que tu ne pourras te pavaner devant personne ? m’enquis-je.
— Je ne me pavane pas. J’existe avec beaucoup de classe, c’est différent.
Pour toute réponse, Ysilia et moi lui frappâmes le bras.
— Je ne sais pas si je vais te supporter longt…
Wellan poussa un sifflement aigu. Je me tournai pour suivre son regard.
Tout juste émergé de la bâtisse, Rhydan tentait de marcher élégamment dans son armure en or. Large sans être trop opulente, elle épousait chacun de ses muscles parfaitement dessinés. Des petites volutes blanches représentaient des vagues, en accord avec le blason du royaume. Ses cheveux blonds tressés sur le bas de sa nuque, le Prince tenait sous son bras son casque tout aussi discret que le reste de sa tenue. Le sens du détail avait été poussé jusqu’à la pointe de ses oreilles, ornée d’anneaux dorés.
Je me pinçai les lèvres très fort pour ne pas exploser de rire.
— Un héraut devrait prononcer un avertissement avant ton entrée, tu risques de rendre des gens aveugles, commenta Wellan.
Les prunelles bleues de Rhydan se firent assassines.
— Tu es très élégant, le rassura Ysilia.
— Et très voyant, ne pus-je m’empêcher de rajouter.
Rhydan s’arrêta enfin devant nous, dans un petit crissement d’armure, et poussa un soupir à fendre l’âme.
— Mon père a insisté pour que je quitte le château ainsi. Il dit que le peuple a besoin de symbolique.
— Ça fait sens, approuvai-je.
Malgré mon désintérêt pour la politique, je ne pouvais nier la puissance des symboles et de l’espoir. Les Talirians avaient cruellement besoin de courage pour affronter les années à venir.
— Mon père ne t’a pas demandé de mettre la tienne ? grimaça le Prince.
— Non.
Ou peut-être que si. Mon esprit avait parfois tendance à être très sélectif. De plus, j’emportais une armure moins complète que la sienne : elle me protégeait des épaules aux genoux. J’avais mis deux bonnes années, en collaboration avec le forgeron royal, pour trouver l’équilibre entre protection des points vitaux et liberté de mouvement.
— Ta chère fiancée va faire grande impression avec ses cheveux en bataille et son pantalon troué, affirma Wellan.
— Premièrement, mes cheveux sont toujours en bataille. Et deuxièmement, mon pantalon n’est pas troué.
Le demi-Fae désigna l’arrière de ma cuisse droite, où je découvris un minuscule accroc.
— En selle, ça ne se verra pas.
— Au moins un de nous deux qui n’a pas à porter d’armure, autant voir le bon côté des choses, me sourit Rhydan.
— Je n’en reviens pas que nous partions pour…
Ysilia se tut, les larmes aux yeux. Wellan passa son bras sur ses épaules et le Prince toucha son dos avec autant de délicatesse que possible.
— Nous allons protéger la Taliria, ensemble. C’est tout ce qui importe.
Elle me gratifia d’un mince sourire.
— Tu ne seras pas avec nous et…
— Je ne serai pas loin, lui promis-je.
Me voir confier mes propres troupes ne parvenait pas à me faire oublier le désir du Roi de me préserver, telle une petite chose fragile. Être postée en renfort au lac Lyria permettait à la fois de contenter mon désir de ne pas rester en arrière et le besoin de me protéger de mon père. Je savais que je finirais par affronter les soldats de l’Empire, toutefois ce ne serait pas durant les premiers assauts.
— Vous…
L’atmosphère dans la cour changea imperceptiblement. Wellan se tut et nous nous tournâmes en direction de la porte qui venait de s’ouvrir sur les monarques.
Le Roi arborait une armure semblable à celle de son fils, soulignant leur ressemblance si frappante. Ses cheveux coupés très courts accentuaient les angles de son visage sur lequel je n’avais presque jamais vu de sourire. À l’inverse, à son bras, la Reine affichait un sourire aussi triste que confiant. Elle salua avec pudeur les serviteurs et soldats qui s’inclinaient sur leur passage.
Une fois à notre hauteur, Ysilia, Wellan et moi plongeâmes en une révérence appliquée, tandis que Rhydan se contenta d’un hochement de tête.
— Relevez-vous, les enfants.
Le dernier mot crispa mes muscles. Malgré son caractère affectueux, je détestais le manque d’expérience et de bon sens qu’il dénotait.
— Je reviens, s’excusa Sa Majesté en effleurant le dos de son épouse.
La Reine caressa tendrement la joue d’Ysilia.
— Tu es très courageuse de partir avec eux. Fais bien attention à toi.
— Nous serons ses protecteurs, promit Wellan.
— Je n’en attends pas moins de vous, affirma la souveraine.
Elle se tourna vers moi, une lueur illuminant ses traits.
— Venez, je vais avoir besoin d’aide pour monter à cheval, prétexta Rhydan, pour que nos amis le suivent.
Il me fit un petit clin d’œil avant de nous laisser seules.
La Reine Janalia leva sa main et agita ses longs doigts. Une brise vint jouer dans mes courtes boucles blondes pour les repousser vers l’arrière.
— Je crains que ce ne soit peine perdue, Majesté.
— J’aime qu’ils soient aussi indomptables que toi. Cela te rend encore plus belle.
Mes joues rosirent de plaisir. Bien qu’elle me complimente depuis l’enfance, la souveraine avait une manière de m’encourager et de me soutenir qui me faisait l’aimer comme une seconde mère.
— Je sais que tes parents auraient préféré que tu restes ici, mais sache que je suis très fière de ta décision. Tu seras une grande Reine pour la Taliria.
Elle posa sa paume sur mon collier, juste au-dessus de ma poitrine. Le pendentif, une pierre bleue entourée de fins fils d’or, pulsa contre ma peau. Il sembla saluer la véritable propriétaire de ce bijou royal.
Je me souvenais très précisément du jour où elle me l’avait offert, alors que j’étais encore une enfant. J’avais éprouvé un mélange de fierté et d’horreur, moi qui me désintéressais des bijoux et des apparences, et qui craignais de le perdre. Il n’en avait rien été heureusement et j’avais porté précieusement le collier des Reines de Taliria pendant les deux dernières décennies.
Je ne pouvais pas m’en défaire, pour des raisons bien moins glorieuses que l’avenir royal qui m’attendait.
— Merci, Majesté. J’espère que nous nous retrouverons bientôt.
— Moi aussi.
Après une légère hésitation, elle franchit l’espace qui nous séparait pour m’enlacer. Son étreinte me fit monter les larmes aux yeux et je me servis de mes dons pour les chasser.
— Que Vaedyr te protège, Nyssalia.
— Qu’il en fasse de même pour vous, Majesté.
Nous nous écartâmes pour découvrir ma mère qui approchait. Elle salua sa souveraine et amie d’un hochement de tête.
— Je vous laisse. Sois prudente.
— Je ferai de mon mieux.
Janalia esquissa le sourire peu convaincu d’un parent connaissant les prouesses de bêtises de son enfant, puis alla rejoindre son fils. Ma mère m’attira contre elle sans cérémonie.
— Tu vas tant me manquer. Reviens-moi saine et sauve, je t’en prie.
Je ne pouvais pas promettre. Je me contentai d’embrasser sa joue.
— Je vous aime, Mère.
— Et moi, je t’aime plus encore.
Elle essuya pudiquement ses larmes et je pris une grande inspiration pour ne pas me mettre à pleurer. Je ne voulais pas montrer ma peine devant les soldats. Je me devais d’être forte pour eux.
D’un bref sifflement, j’appelai mon étalon, qui nous rejoignit d’un petit trot impatient. Je serrai une dernière fois la main de ma mère avant de grimper en selle. Plus loin, mes amis étaient déjà prêts au départ et le Roi prenait place sur son destrier. À côté de lui, mon père patientait sur sa propre monture, le port altier et le regard déterminé.
Les soldats se rassemblèrent en rangs parfaitement organisés et je rejoignis ma place aux côtés d’Ysilia, devant Rhydan et Wellan. Alors que nous quittions les grandes murailles, je me retournai pour saluer une dernière fois ma mère et la Reine. Côte à côte, elles se tenaient d’une main tout en agitant l’autre. Elles ne cherchaient plus à cacher leurs larmes.
Une forme de courage que peu de personnes possèdent.
— Le Royaume a tant de chance de les avoir, affirma Ysilia.
— Il est certain qu’elles vont convaincre la Drifel de nous aider ! assura Wellan avec une assurance forcée.
Je croisai les yeux bleus de Rhydan. Mon ami de toujours, mon comparse de sorties en cachette, mon meilleur adversaire à l’épée, mon confident.
Mon futur époux.
Un fait que je mettais perpétuellement de côté, trop perturbant et exigeant. Pourtant, en cet instant, je ne pouvais nier l’amour de notre royaume qui nous liait et la promesse qui flotta entre nous.
Je mourrais pour la Taliria… tout comme je mourrais pour toi.
***
Je passai devant une compagnie de soldats, pour la plupart humains ou métis, et les gratifiai d’un signe de tête. Quelques-uns firent une révérence et je me retins de leur grogner dessus. Malgré mes multiples demandes au fil des jours, beaucoup ne se départissaient pas du protocole. Mon pire ennemi, après l’Empire.
Je rangeai quelques affaires dans une des charrettes — c’était impressionnant, le nombre d’objets divers qui pouvaient être oubliés — et me dirigeai vers la voix de mon père, à plusieurs mètres de là. Assis un peu à l’écart de ses troupes, il s’acharnait à tailler un morceau de bois. À côté de lui, le général Perran se redressa pour me saluer.
— Lady Nyssalia.
Si je n’avais pas eu tant de respect pour lui, je lui aurais déjà fait un geste déplacé pour exprimer mon opinion sur ce titre. Lui et moi allions bientôt passer bon nombre de semaines — voire des mois — ensemble et j’espérais qu’il finirait par se détacher de cette retenue.
Les lèvres fines du Fae frémirent. Il me tendit une gourde.
— Non, merci. Père, avez-vous des nouvelles des frontières ?
Le Lord poussa un soupir appuyé et posa sur moi un regard irrité.
— Pas depuis que tu me l’as demandé ce matin. Et hier. Et avant-hier.
— Désolée…
Voilà dix jours que nous avions quitté la capitale et je ne tenais plus en place. Plusieurs semaines de voyage nous attendaient encore et ne pas savoir ce qu’il se passait aux bordures du royaume aggravait mes angoisses.
— Croyez-vous que l’Empire ait pu attaquer ?
— Je l’ignore, grommela mon père.
— J’espère que nous serons arrivés d’ici là. Et…
— Tu ne devrais pas avoir tant soif de sang, m’interrompit-il.
Le général se racla la gorge. Sa peau brun clair prenait des teintes presque bleutées dans la pénombre du crépuscule.
— C’est dans notre nature, bien que nous l’oubliions souvent, me soutint mon allié inattendu. Nyssalia est jeune et puissante. Et bénie par Vaedyr.
Jeune et puissante aurait suffi.
Mon père recommença à tailler son bout de bois, ce que j’interprétai comme le signal pour prendre congé. Il ne m’avait guère adressé la parole ces derniers jours, encore énervé par ma présence. Mieux valait ne pas insister.
Je m’arrêtai discuter avec quelques guerrières appartenant à l’un des contingents qui seraient bientôt sous mes ordres. Elles exhalaient la bonne humeur malgré le rythme de voyage harassant et les combats qui nous attendaient. Je m’assurai qu’elles ne manquaient de rien, puis partis retrouver mes amis.
Seules quelques tentes étaient montées dans notre campement de fortune, dont celle du Roi, toujours installée en premier. Comme il faisait encore beau et chaud, Ysilia, Wellan, Rhydan et moi avions opté pour un couchage à la belle étoile, comme la majorité des soldats. Je trouvai mes amis assis en tailleur non loin de l’un des feux, occupés à converser avec des guerriers.
— Tiens, je t’ai pris à manger.
Ysilia me tendit mon bol, que je m’empressai de dévorer en faisant abstraction de son goût fade.
Des hommes défilèrent autour de nous, souvent pour écouter Rhydan ou lui poser une question anodine. C’était le même schéma tous les soirs, cependant je ne cessais d’être intriguée par ce pouvoir qu’il exerçait sur le peuple. Les Talirians éprouvaient une vraie affection pour lui, et cela était si précieux avec l’Empire ayant décimé tant de royaumes au fil des siècles.
Stanan, l’un des éclaireurs, s’approcha de nous alors que nous nous apprêtions à nous installer pour la nuit. Avec ses pupilles verticales et son corps élancé, il ressemblait à un prédateur impatient de fondre sur une proie. La vue des Ealsin, plus perçante que la nôtre, en faisait des éclaireurs hors pair. Grâce à leurs capacités métamorphiques, certains pouvaient se transformer entièrement ou partiellement en oiseau et ainsi observer nos ennemis.
— Altesse, sachez que la route pour demain est dégagée. J’ai seulement aperçu des Talirians se dirigeant dans notre direction.
Mon cœur se serra à la mention des habitants qui quittaient leur maison de crainte des combats à venir. L’espoir flottait dans l’air, sans pour autant que le peuple soit dupe : l’Empire finirait par conquérir la Taliria. Se rassembler au sud-est était le meilleur moyen de s’en prémunir dans un premier temps.
J’espère que ma mère et la Reine parviendront à convaincre la Drifel de nous aider.
Je ne savais que penser de ce royaume lointain qui ne s’était jamais mêlé des affaires de notre continent. Était-ce par désintérêt ou par peur ?
— Merci, Stanan. Tu peux aller te coucher, demain sera encore une longue journée.
— Merci, Altesse. Bonne nuit.
L’Ealsin s’éloigna d’un pas furtif.
Ysilia déplia sa couverture sur le sol, à bonne distance des braises. Rhydan me fit signe de prendre place à côté d’elle. Dès la première nuit, les deux garçons ne nous avaient guère laissé le choix, nous obligeant à dormir entre eux telles des demoiselles en détresse. J’espérais secrètement que nous soyons attaqués pour les défendre et leur prouver que j’étais capable de prendre soin de moi.
Vivement qu’ils soient conscients que je ne suis pas une petite chose fragile. En plus d’être séparée de mes amis,je vais manquer les premiers combats où j’aurais pu me démarquer…
Je chassai ces pensées agaçantes, pour me concentrer sur la certitude logée au creux de mon ventre : ceci est le début de l’aventure de ma vie. J’avais pertinemment conscience que je ne pouvais me réjouir que mon royaume soit menacé de la sorte, toutefois je sentais, non, je savais que c’était là le début de mon histoire.
Que je l’écrirais avec le sang de mes ennemis.
Allongés les uns à côté des autres sur le dos, nous observâmes les étoiles en silence durant de longues minutes.
— Qu’est-ce qu’on deviendra… après ? murmura Ysilia.
Je tâtonnai à ma gauche jusqu’à prendre sa main.
— On deviendra ce que l’Empire attendra de nous, j’imagine, commenta Wellan. Ou on aura fui en Drifel.
— L’Empire traversera l’océan un jour.
— Vaedyr ne le laissera pas faire.
Je doutais sincèrement que les Dieux soient tant impliqués dans nos conflits.
À ma droite, j’entendis Rhydan déglutir.
— Je ne serai sûrement plus là…
— Ne dis pas ça !
— Mais c’est la vérité, Ysi. L’Empire a annihilé toutes les lignées royales. Nous ne ferons pas exception.
L’envie de bondir sur mon étalon pour partir au galop à la frontière tuer des soldats de l’Empire me brûla tout entière.
— Peut-être vaincrons-nous l’Empire, ne pus-je m’empêcher de chuchoter.
— Si seulement…
— J’espère être un jour en face du Prince de Sang, déclara Wellan. Je veux être celui qui le tuera. Je serai celui qui le tuera.
Ysilia tourna la tête vers lui. Je me redressai légèrement pour l’apercevoir dans la pénombre et Rhydan en fit de même.
— Tu entends les élucubrations qui sortent de ta bouche ?
— Il te tuera avant même que tu aies pu l’approcher.
La mâchoire du demi-Fae se crispa. Il plaça une main sous sa tête, ignorant nos regards.
— Il finira par être tué. Ce sera notre chance à tous. Une fois la plus puissante arme de l’Empire détruite…
Il ne termina pas sa phrase.
L’espoir. Quel sentiment intense, déstabilisant et inoubliable. À la fois le plus puissant des alliés et le plus redoutable des ennemis.
Je me rallongeai, imitée par Rhydan. Nous n’ajoutâmes rien, chacun plongé dans ses pensées.
Ysilia s’endormit la première, comme chaque soir. Les petits sifflements de Wellan se mêlèrent peu à peu au souffle lent du Prince. Le sommeil m’emporta en dernier et ne m’offrit aucun rêve.
***
Au loin à l’ouest, les montagnes de Sanria accueillaient tant d’arbres qu’elles n’étaient qu’un immense point vert tranchant avec le bleu du ciel. La chaîne s’étendait vers le nord-ouest jusqu’à la frontière, puis continuait à travers tout le continent.
Je ne pouvais détacher mon regard de leur magnificence. Ces montagnes, je les connaissais par cœur. La Lyria occupant toute la région nord-ouest de la Taliria, j’avais arpenté les terres de mon père de tous côtés dès l’enfance. Plusieurs étés, Ysilia, Wellan et Rhydan étaient même venus avec moi pour découvrir notre royaume, ses merveilles et son peuple.
Le jour où je mourrai, je veux que ce soit ici.
C’était un point d’entrée en Taliria pour l’Empire, mon vœu risquait d’être exaucé plus tôt que prévu.
Un raclement de gorge me ramena à ce que je devais faire.
Les bras le long du corps et le front plissé, mon père patientait. Plus de trois quarts des troupes sous les ordres du Roi s’étaient déjà dirigées vers la plus petite des montagnes, Sleiba. Une partie serait postée à l’intérieur des terres pour former une seconde ligne de front, tandis que l’autre moitié rejoindrait la frontière entre la Taliria et l’Aseri.
J’ouvris la bouche, la refermai. Exprimer ce que je ressentais n’avait jamais fait partie de mes qualités — à l’instar de Nizan Van’Lyria. Il me détaillait avec une intensité qui aurait fait ployer le plus vaillant des guerriers.
Comment dire au revoir quand on a peur que ce soit en réalité un adieu ?
Nous connaissions tous deux les risques. D’après les espions, des troupes s’amassaient en Aseri. Il y en avait également en Elluré, en moindre quantité néanmoins, raison pour laquelle cette frontière avait été confiée à Rhydan. Le Roi et mon père prenaient les plus grands risques et l’assumaient sans difficulté apparente. Peut-être était-ce là la sagesse de ceux ayant vécu plusieurs siècles.
Ou simplement la fatalité de ceux qui voient la mort approcher.
— Je sais que… tu m’en veux pour ne pas avoir voulu… Je n’ai pas changé d’avis, mais…
Sa pomme d’Adam tressauta. Il s’avança jusqu’à repousser une mèche de ma joue.
— Fais ce qu’on attend de toi. Dirige tes guerriers, sois stratège. Ne te précipite jamais. Ne te surestime pas.
Il redressa mon menton. Je voyais dans ses traits le reflet des miens.
— Et surtout : n’aie aucune pitié.
J’acquiesçai, secouée qu’il répète les paroles de ma mère. Tous deux m’avaient enseigné la compassion et le sens du sacrifice, savoir qu’ils attendaient de moi de tuer sans hésiter était déroutant. Je ne comptais pas moins suivre leur précieux conseil.
Mon père déposa un tendre baiser sur mon front, puis grimpa en selle. Tristesse et doutes disparurent, remplacés par la détermination du Lord.
Le Roi relâcha Rhydan après une longue étreinte. Alors que je m’attendais à ce qu’il monte sur son destrier, il s’approcha de moi pour me prendre la main.
— Je compte sur toi, Nyssalia.
— Je ne vous décevrai pas, Majesté.
Le souverain acquiesça et me relâcha. Il sauta sur le dos de son cheval, nullement gêné par son armure, et siffla pour ordonner à ses hommes de l’encadrer. Mon père obéit, fidèle, et la quinzaine d’hommes partit au galop prendre la tête des troupes.
Tandis que tous contemplaient leur départ, je m’écartai d’un pas de mes amis pour déplier le morceau de papier glissé dans ma paume.
« Si l’Empire attaquait simultanément côtés aserien et elluréen, et que tu devais choisir où mener tes soldats, viens en aide à Rhydan.
Quoi qu’il arrive, mon fils doit survivre. »
***
Ysilia me serrait si fort que mes côtes en grinçaient. Je tentai de lui rendre son étreinte, sans pour autant lui faire mal. Mesurer ma force était indispensable avec sa fragilité humaine.
— J’aurais tellement aimé que tu sois avec nous…
— Moi aussi, soufflai-je contre ses cheveux noirs. Tu n’as pas idée à quel point.
Je l’écartai doucement et essuyai sa joue.
— Il va falloir que tu surveilles ces deux-là à ma place. Mets-leur deux trois coups de ma part, au besoin.
— Je n’y manquerai pas. Je peux utiliser une arme ?
— C’est vivement recommandé.
— Vous êtes les pires.
Ce commentaire de Wellan nous fit éclater de rire, dissipant un peu nos pleurs. Le demi-Fae m’attrapa par la taille pour me soulever et me faire tourner dans ses bras. Mes rires redoublèrent et je m’agrippai à ses épaules larges. Je lui tirai même les cheveux au passage.
— Tu vas me manquer, petite vicieuse, confia-t-il, ses yeux bruns chargés d’un sérieux rare.
— Toi aussi.
J’embrassai bruyamment sa joue et il me relâcha. Il frotta le dos d’Ysilia, de nouveau en proie aux larmes. Coincée entre Wellan et Rhydan, elle paraissait d’autant plus menue et délicate. Je savais pertinemment qu’elle ne serait pas en danger : son rôle consistait à soigner les blessés, pas à se battre. Pourtant, l’angoisse se raviva dans mes entrailles, me donnant envie d’abattre tous ceux qui oseraient l’approcher.
Wellan et Rhydan durent le percevoir, car ils hochèrent la tête en une promesse silencieuse. L’un comme l’autre se jetterait entre Ysilia et un coup mortel, et cette certitude n’était qu’un tout petit peu rassurante.
— Allez ! viens, Ysi, on va te trouver un peu d’eau avant de partir, la pria Wellan.
Le Prince et moi nous retrouvâmes seuls. Les soldats avaient formé un petit périmètre autour de notre groupe, une vaine tentative d’intimité que j’appréciais néanmoins.
Je franchis la distance qui nous séparait pour le serrer dans mes bras. Ses mains recouvrirent mon dos et il appuya sa joue sur le sommet de mon crâne. Son odeur citronnée me chatouilla les narines.
— Reviens-moi indemne, Nyssa.
— Toi aussi. Ne joue pas les héros.
Son rire nous fit trembler.
— C’est plus fort que moi, tu le sais bien.
Je lui pinçai le bras et reculai. L’une de ses mains s’enfouit brusquement dans mes cheveux pour me bloquer.
Ses lèvres se posèrent à la commissure droite des miennes. À peine un effleurement, tout juste un baiser.
Je plongeai dans ses yeux bleus semblables à l’océan au crépuscule.
— Ma Reine.
Une douleur naquit dans ma gorge au point de m’en couper le souffle.
— Mon Roi.
Mon murmure illumina ses traits. Il caressa ma joue, puis recula d’un pas, comme s’il devait se retenir de me toucher.
Les jambes chancelantes, je me détournai, passai un pied dans l’étrier et grimpai sur mon étalon. Il remua la tête pour signifier son impatience.
Perran plaça sa monture à côté de moi.
— Tout est prêt, Lady Nyssalia.
— Merci. Allons-y.
Nous nous tournâmes vers Rhydan.
— Général, le salua-t-il solennellement.
— Mon Prince, répondit Perran en s’inclinant de son mieux.
— Que Vaedyr veille sur vous.
— Sur vous aussi, Altesse.
Je détaillai les troupes qui patientaient derrière nous et claquai de la langue pour donner le signal. Nous prîmes la direction des montagnes, que nous espérions atteindre d’ici cinq jours. Il nous en faudrait trois de plus pour rejoindre le lac Lyria, où serait établi notre campement.
Ce fut plus fort que moi, je contemplai mes amis par-dessus mon épaule. Au milieu de leur propre procession de soldats à cheval ou à pied, ils tentaient de discuter avec entrain, sans pour autant duper qui que ce soit.
Un mois de voyage ne m’avait pas préparée à cette lente déchirure de mon cœur. Ma rancœur contre le Roi revint, sans m’apporter de réconfort. Je ne pouvais rien changer à ma mission ni à la leur. Nous avions une place à tenir et je comptais bien accomplir ce que l’on attendait de moi.
Je pris une grande inspiration et me reconcentrai sur le chemin devant moi.
Rien ne sera jamais plus comme avant.
Avis
Il n'y a pas d'avis pour l'instant.