Billie
— J’en reviens pas qu’on soit là ! bouillonne Oli.
Voilà trente minutes que nous faisons la queue pour valider nos emplois du temps. Une attente loin d’être dérangeante au vu de l’atmosphère qui règne sur le campus. Ici se mêlent vampires, sorciers, humains et loups-garous dans une ambiance joyeuse et décontractée. L’effervescence de la rentrée gronde sous ma peau et me donne envie d’aller courir sous ma forme de louve.
Plus tard.
— Vous vous rendez compte qu’on marche sur les pas des plus grands ? poursuit-elle. Des avocats, des juges de la Cour suprême…
— Des historiens, des entrepreneurs, complète Juni.
Incapable d’attendre sans rien faire, elle a sorti des fils de son sac, a confié le bout à Oli afin qu’elle lui serve d’ancrage et tisse un bracelet avec application. La création bleu et rose avance vite et s’accorde avec sa tenue du jour, un crop top bleu ciel qui moule sa poitrine et une jupe longue rose pétant à fleurs. Des couleurs vives qui ne cachent pas ses traits fatigués. Nous ne sommes pas arrivées sur le campus le lundi — comme je l’aurais souhaité — mais le mardi, afin que Juni profite de la pleine lune avec sa famille, et je sais qu’elle a festoyé jusqu’à l’aube. Chez les Kerrigan, nous passons ce moment à courir dans les bois. Une activité qui peut s’avérer tout aussi fatigante.
Le coude plié et le poignet cassé dans une position exagérée pour tenir l’extrémité du bracelet, Olivia observe les gens qui nous entourent, absolument pas dérangée.
— On va devenir des légendes de MysticU, affirme la vampire.
— Survivons déjà au premier semestre avec des notes décentes, tempéré-je.
Elle secoue la tête, ses prunelles brunes illuminées par la détermination. Sa peau déjà naturellement hâlée l’est d’autant plus après avoir passé tout l’été à lézarder. Juni et moi avons l’air bien pâles à côté d’elle.
— Les notes ce sera pas le plus dur. On doit surtout s’inquiéter de notre vie sociale. Hors de question qu’on soit pas aux meilleures fêtes et qu’on se tape pas les plus beaux mecs du campus.
— Ou les plus belles filles, complète Juni sans relever les yeux de sa création.
La file avance et la sorcière nous suit sans s’inquiéter d’où elle met les pieds. Je l’arrête avant qu’elle ne marche sur un sac qui traîne.
— Les relations amoureuses ne sont pas ma priorité.
— Personne n’a parlé d’amour, réplique Olivia d’un air écœuré.
— Je serais pas contre de belles rencontres, objecte Juniper.
— On va en faire. Comptez sur moi, je m’autoproclame cheffe de notre vie sociale.
Je n’essaie même pas de protester. Quand elle s’emballe dans ce genre de plan, je la laisse divaguer et me contente d’esquiver lorsque je n’ai pas envie. Ce qui risque d’arriver souvent, au vu de sa motivation.
— Qu’est-ce qu’on fait après avoir validé nos emplois du temps, déjà ? s’enquiert Oli.
— On valide nos emplois du temps, là ? sursaute Juni.
Heureusement que je les aime plus que tout au monde.
Je dégaine mon téléphone et ma check-list.
— Une fois qu’on aura tout validé, il faudra qu’on aille acheter nos livres. C’est à environ cinq minutes à pied d’ici. Après, je propose qu’on rentre terminer de s’installer et qu’on aille faire des courses.
— Y’a l’air d’y avoir plein de stands trop cool ! Tu veux pas qu’on aille voir ?
— Je préfère qu’on s’occupe de l’appart’. On a mangé des pizzas à l’arrache hier et à peine déballé nos affaires. Il vaut mieux qu’on soit bien installées avant de chercher des clubs ou des activités extrascolaires.
— Je connais déjà mon activité extrascolaire…
Olivia suit du regard deux mecs qui passent à côté de notre file d’attente. Un métis aux yeux hypnotiques et un joueur de baseball, d’après son maillot de l’équipe de l’université.
— Plutôt mignons, approuve Juni.
Je déverrouille mon téléphone et ajoute un point à la check-list :
Passer à la pharmacie faire le plein de capotes.
Je me fige, mes doigts suspendus au-dessus de l’écran.
Peut-être aussi des protections pour rapports buccaux ? Et des préservatifs féminins ?
Demander conseil à la pharmacienne.
Juniper les connaît sûrement, étant donné qu’elle est bi, mais si je la lance sur le sujet ici, c’est certain que la moitié de la file d’attente va l’entendre.
— Je sais pas par quoi je commence : sportif ? Intello ? Geek ? Sérieux ? Grande gueule ? Discret ? Trop d’options.
Pendant qu’Olivia réfléchit à sa stratégie de séduction, je poursuis ma liste.
Nouvelles baskets de sport ?
Vérifier si les conduits d’aération de l’appart’ sont propres.
Repérer où sont les machines à laver.
— On pourra prendre un café ? J’ai besoin de ma dose, supplie Juniper.
Agiles, ses doigts continuent de tisser le bracelet. Elle doit en être presque à la moitié. Derrière nous, un groupe lui coule un regard perplexe. Je l’ai vue réaliser ce genre d’activités en public des centaines de fois et me contente de les ignorer.
— Chaude ! On ira au centre commercial de Darwick.
La ville la plus proche de MysticU n’est qu’à quinze minutes en voiture. Un avantage et un danger, car je suis sûre qu’Olivia voudra qu’on y sorte de temps à autre. Quand les fêtes universitaires l’auront lassée.
— Vous voulez qu’on liste ce qu’on doit acheter ?
J’ouvre une nouvelle page dans mes notes.
— On peut juste se laisser porter par le flow, Bee, tu sais.
C’est dans le top cinq des phrases qui m’énervent. Mieux vaut être préparée que débordée.
— Un peu de déco, de…
— Suivant !
Le cri nous prend toutes de court. Les personnes devant nous ont disparu dans le grand bureau qui accueille trois secrétaires, et celle du fond nous fait signe. Olivia passe en tête sans lâcher le bracelet, forçant Juniper à la suivre de près. Je ferme la marche.
— Nom, prénom, année et spécialisation, s’il vous plaît, demande la femme au chignon strict.
— Olivia Castillo, première année, licence en sciences politiques, annonce l’intéressée en confiant l’extrémité de sa création à Juniper.
La secrétaire renifle bruyamment et se met à taper sur son clavier. Une boule se forme dans mon ventre et je fais mon possible pour l’ignorer.
Après avoir vérifié que toutes ses matières correspondent à son cursus et ne se chevauchent pas, l’administratrice tend un porte-document à la vampire.
— Votre emploi du temps est accessible en ligne sur le portail. Il se met à jour toutes les semaines.
— Super, merci !
— Suivante ?
Je tapote le bras de la sorcière afin qu’elle se concentre sur notre interlocutrice.
— Juniper Haze, première année et…
— Spécialisation, chuchoté-je.
— … licence en gestion des affaires.
La douleur dans mon ventre s’accentue. Je croise mes doigts devant moi et me focalise sur ma respiration.
Tout va bien se passer.
— Et vous ?
J’avale ma salive pour dénouer ma gorge.
— Billie Kerrigan, première année. Pas de spécialisation.
— Hum.
Les doigts de la secrétaire s’activent sur son clavier et mon cœur tombe dans ma poitrine.
Elle pense que c’est une mauvaise chose ? Le conseiller au téléphone m’a dit que plein de gens choisissaient leur spécialisation plus tard. A-t-il menti ? Suis-je un cas désespéré ? Est-ce que…
— Bee ?
La voix d’Olivia interrompt mes pensées. La secrétaire attend, son écran tourné vers moi.
— Ce sont vos premiers choix, hormis en sport. Cela vous convient ?
Les blocs de cours sont de différentes couleurs qui m’agressent les rétines. Les matières du tronc commun, le cours de photographie le mardi en fin de journée… et du volley.
Je suis absolument nulle en sport co.
À l’aide.
Je hoche la tête, incapable de parler. La secrétaire termine la paperasse et me tend mon porte-document.
— Suivant !
Le message ne pouvant pas être plus explicite, nous sortons du grand bureau. Mes jambes bougent toutes seules, tandis que je fixe le logo de l’université. En dessous trône la devise « Magie. Unité. Excellence. » J’espère sincèrement atteindre la dernière.
— Du coup j’aurai rédaction avec toi, Bee, c’est ça ?
Je redresse la tête vers mes deux meilleures amies.
— Oui. Et j’ai Histoire avec Juni.
— Trop hâte ! s’écrie cette dernière.
— Bon, les livres maintenant ?
— Oui, c’est…
— Excusez-moi ?
Nous nous arrêtons toutes les trois dans notre élan pour nous tourner vers deux filles. Difficile de savoir si elles sont plus âgées que nous ou non. Vêtues aux couleurs de l’université — blanc et bleu — elles me fixent avec un sourire plein d’espoir.
— J’ai entendu que tu t’appelais Kerrigan ? Comme Luke Kerrigan ?
Ça ne m’avait pas manqué.
— Oui, c’est mon frère.
— Oh mon Dieu !
Leur explosion de joie me fait serrer les dents. L’impression de remonter dans le temps jusqu’à l’époque où Luke était dans la même école que moi n’a rien de plaisant.
Si je ne suis pas la sœur de Luke, je suis la fille de Sarah Kerrigan, la sénatrice.
Un fait auquel je me suis résignée, comme tant d’autres.
— Il est incroyable !
— Je l’adore !
— Je ne savais pas qu’il avait une sœur, s’étonne une autre fille un peu plus loin.
Une dizaine de personnes au moins écoutent notre conversation, me donnant l’impression d’être une bête de foire.
— Nous sommes ses plus grandes fans !
— Tellement heureuse pour lui qu’il soit devenu capitaine cette année !
Je peins sur mon visage un sourire de circonstance. Mon frangin m’en a parlé durant toutes les vacances. Tous les jours. Matin, midi et soir. J’en ai presque développé une allergie à ce mot.
— Il va mener les Mystic Wolves à la victoire, c’est sûr !
— Carrément ! surjoue Olivia en passant un bras sur mes épaules. D’ailleurs on doit aller lui apporter sa boisson énergisante de super star, vous nous excusez ?
Elle ne leur laisse pas le temps de répondre et me tire hors de cette fosse aux lions. Ce n’est qu’une fois à l’extérieur du bâtiment que je pousse un long soupir.
Pitié, pas une nouvelle année à vivre dans l’ombre de Luke.
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