« La quête d’un cœur pur mène toujours à la vérité. » Reine Ailionora de Rodorchna, 642.
Assis sur ce lit qui avait vu naître des Princes et mourir une Reine, Declan n’osait ouvrir le livre. Sa couverture doublée de feuilles et de peaux de bêtes l’avait préservée du temps et des intempéries. Prenant une grande inspiration, il l’ouvrit.
Les pages étaient jaunies, cornées, et certaines paraissaient même collées entre elles, mais l’encre était toujours là, trace d’une vie pas comme les autres…
« Mon nom est Vevina, je suis la fille de Devnet et Ula Arán, deux valeureux paysans détenteurs d’une modeste boulangerie, dans un village sur la côte ouest de la Rodorchna. Je suis l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Mes petits frères sont de jeunes hommes prompts au travail et sans ambition autre que d’aider la famille.
Je n’ai pas grand-chose à dire sur mon enfance, sauf qu’elle fut pleine de sueur et de rires. J’avais peu et pourtant c’était suffisant à ma vie.
J’avais dix-neuf ans lorsque le Roi Mil, couronné depuis deux ans, est passé par notre village pour répandre ses idées et visiter son Royaume. Il cherchait surtout une épouse et c’est sur moi que s’est jeté son dévolu. J’étais jeune, en excellente santé, simple d’esprit mais raisonnablement cultivée, sans grand caractère et flattée par ses éloges sur ma beauté. C’est ainsi que tout avait été réglé, sans aucune protestation de la part de mes parents, trop honorés que leur unique fille s’élève dans la société.
Je suis une femme réaliste en écrivant ces mots. Après trois ans de vie commune auprès de ce monarque, je comprends mieux son choix.
J’ai offert son premier fils au Roi seulement un an après avoir partagé son lit. Malgré mes ignorances, je savais que c’était sa magie qui l’aidait à procréer autant. Il a nommé ce premier fils Kiryan, et le second, deux années plus tard, fut prénommé Elcmar. »
Malgré sa fascination pour les mots de cette Reine unique, Declan ne pouvait perdre du temps. Il sauta plusieurs pages, à la recherche du printemps 666, où l’enfant était né. Mais il fut surpris de découvrir que la souveraine avait occulté près de trois mois alors qu’elle tenait régulièrement ce journal.
« Vingt-sept août de l’an 666, au Palais.
Je sais ce que les gens disent. J’entends leurs murmures. Ils croient tous que je suis folle. Que la mort de mon enfant m’a rendue folle. Mais ils se trompent. Je suis juste une femme déchirée par ses actes…
Peut-être est-il temps de le raconter…
C’était une nuit très chaude et suffocante, comme on en a l’habitude par ici. Je dormais paisiblement, jusqu’à ce qu’une douleur aiguë dans le bas-ventre me réveille. Je fis quérir les médecins sur-le-champ, ainsi que mon mari. Tous vinrent à moi et, des heures durant, je réalisai mon rôle de femme pour la venue au monde de mon quatrième enfant.
Celui-ci fut remis à son père dès qu’il hurla.
Essoufflée, penchée pour voir mon bébé, j’ai demandé à mon mari quel serait son prénom. Mais il m’a affirmé que nous ne le nommerions point, que cet enfant n’était pas voulu.
D’un regard bleu ciel si cruel dont il a le talent, le Roi a ordonné aux médecins de sortir. Ceux-ci ont obéi, le dos voûté par la soumission et la peur.
Seuls, il m’a expliqué que j’avais conçu une fille, qu’elle ne lui était d’aucune utilité et que je devais lui dire adieu. Déjà, l’enfant était dans mes bras, prêt à recevoir un ultime baiser.
Devant son innocent visage, j’ai fondu en larmes. Malgré nos sept années de vie commune, je n’avais jamais rien réclamé, je ne m’étais jamais abaissée à supplier. Sauf ce jour-là. Tandis qu’il tentait de me l’arracher des bras, je l’ai supplié de me la laisser trois jours, trois jours entiers pour lui faire mes adieux, trois jours avec ma fille en l’honneur des trois fils que je lui avais déjà donnés.
Nullement convaincu, le monarque a gardé le silence. J’ai senti la colère bouillonner en lui, mais je ne me suis pas arrêtée pour autant. J’avais tout à perdre. J’aurais pourtant dû me méfier. Jamais je n’oublierai les paroles qu’il a prononcées alors.
“J’accepte, mais à la condition que tu la tues toi-même et que tu me ramènes sa dépouille.” »
Declan arrêta sa lecture, choqué. Comment un père pouvait-il dire cela ? Pourquoi vouloir tuer son propre enfant, l’enfant qu’il avait conçu et qui portait son sang, sa magie ? C’était là des idées extrêmement déplacées pour lui, qu’on avait adopté.
« J’acceptai évidemment, avec en prime sa promesse de ne pas m’importuner. Il m’a quittée ensuite pour annoncer le décès de l’enfant durant l’accouchement. Et je suis restée là, seule avec ma fille.
J’ai quitté ma chambre quelque temps après, sachant pertinemment que mes fils demeuraient auprès de leur précepteur ou leur gouvernante et mon mari occupé à ses manipulations. Enroulée dans une cape, mon bébé serré contre moi sous le tissu, je me suis rendue aux écuries en évitant habilement les corridors bondés. J’ai pris un cheval sans qu’on vienne me poser de questions et j’ai quitté le palais.
Je me suis orientée en fonction du soleil et j’ai chevauché vers le sud. L’enfant était d’un calme extraordinaire. Elle ne pleurait que lorsqu’elle avait faim et ne se plaignait pas de la chaleur étouffante.
À midi, j’ai dû m’arrêter dans un petit village pour acheter de la nourriture. Personne ne m’a reconnue et j’en ai été soulagée. Je suis repartie aussi vite que possible.
Je savais que tout ceci était risqué. Les vêtements que je portais sous ma cape étaient maculés de sang, car mon corps souffrait de la mise au monde de ma fille. Le fait de la nourrir, avec cette chaleur, me causait une douleur sans nom et la chevauchée ne m’aidait pas à me reposer. Mais surtout, par-dessus tout, il suffisait que le Roi entre dans ma chambre pour que tout ceci s’arrête. Ce rêve éveillé.
Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Étrangement, une douce force m’emplissait. C’est seulement en posant mes yeux sur elle que j’ai compris que c’était sa magie qui me sauvait. Qui la sauvait.
C’est au petit matin que j’ai enfin trouvé ce que je cherchais. J’avais vu cet endroit quelques années plus tôt, lors d’un voyage avec mon époux.
Le soleil s’est levé au moment où j’ai déposé l’enfant en haut des marches de l’entrée. J’ai eu le souffle coupé en posant mon regard sur elle. Tout son minuscule corps rouge pulsait d’une énergie magnifique, que mes simples sens d’humaine captaient à peine. Et ses yeux, oh ses yeux ! Elle venait de les ouvrir et les avait fixés sur moi. Ils étaient d’un bleu ciel si irréel, si superbe ! Un bleu ciel où s’ouvraient les portes d’un monde exceptionnel. Jamais je n’avais vu cela de toute ma vie. Jamais je n’avais vu tant de bonté et de douceur dans un regard, jamais je n’avais senti autant d’amour à mon encontre. Jamais aucun de mes fils ne m’avait regardée ou même considérée de la sorte. Jamais je n’avais autant aimé un enfant que j’avais mis au monde.
“Essylt. Tu t’appelleras Essylt.” À l’aide d’un caillou rougeâtre, j’ai gravé ce nom sur la pierre de l’une des marches, sachant qu’on la trouverait.
Délicatement, j’ai embrassé ma fille, la recouvrant de larmes. Et je suis partie.
J’ai eu l’impression de laisser mon âme derrière moi. Mon corps était si lourd, si mou, si faible et je voulais tant rester auprès d’elle. Auprès de ma fille. Mais c’était impossible, parce que je voulais qu’elle vive.
Après une journée de sommeil, je suis repartie au plus vite au palais, consciente que les trois jours toucheraient bientôt à leur fin.
C’est seulement en entendant les cris stridents d’un bébé, alors que je passais près d’un village, que je me suis souvenue de la requête du Roi. Lui ramener le corps de sa fille.
Je ne regrette pas le geste qui a suivi. Il a été le plus cruel de mon existence, pourtant, je ne le regrette pas. Au milieu de la nuit, je suis parvenue à voler un bébé, une petite fille, qui ressemblait vaguement à la mienne — elle n’avait que sa taille et son poids. Je lui ai ôté la vie en pressant mes mains sur sa nuque. J’ai eu envie de mourir sur le coup, mais je savais que je faisais cela pour le bien de ma fille et rien d’autre n’avait d’importance. Pour la première fois de mon existence, je ne me suis comportée ni comme une femme, ni comme une Reine, mais bel et bien comme une mère.
Je suis arrivée la nuit suivante au château et après avoir rangé mes affaires, j’ai porté le cadavre déjà froid au Roi. Il n’a rien dit et moi non plus.
Il n’y a pas une nuit où je ne rêve pas d’elle, depuis. Je pense aux gestes qu’elle doit avoir, à la splendeur de ses yeux, à la douceur de sa voix… Elle est mon refuge, le plus grand de mes secrets. Essylt. Mon Essylt. Pour toujours. »
Declan n’arrivait plus à penser. Tant d’amour, c’en était inimaginable. Mais aussi tant de haine. Une histoire bouleversante.
Elle est vivante…
Il referma le précieux journal et trébucha dans sa précipitation pour retrouver Réamann. La nuit était tombée, les soldats étaient réunis dans la salle à manger. Il s’attabla à côté de son second en feignant la décontraction, s’appliqua à remplir son estomac vide puis lui fit signe de le suivre à l’écart.
— J’ai trouvé le journal de la Reine, chuchota-t-il, la voix tremblante. La Princesse est en vie.
Les vifs yeux noirs de Réamann s’écarquillèrent, puis son demi-sourire apparut, empli de triomphe.
— C’est merveilleux. Quand veux-tu partir à sa recherche ?
— Maintenant. Fais préparer les chevaux et va prévenir Jarlath et Cathan, nous allons avoir besoin d’eux. Je m’occupe de la nourriture et des vêtements.
— À vos ordres, Chef !
Declan rit de l’obéissance insolente de son ami.
~
— Merci de nous avoir pris avec vous pour cette mission, Chef. C’est un honneur.
— C’est surtout le hasard des circonstances qu’il faut remercier, Jarlath. Mais si vous me servez correctement ces prochains jours, je vous ferai monter en grade à notre retour au château de Bofursyle.
Surpris, les deux soldats se redressèrent de fierté. Ils ne devaient pas grimper dans la hiérarchie avant un ou deux ans.
Après avoir chevauché la nuit précédente et tout l’après-midi, ils prenaient un repas au calme bien mérité. Toutefois, quand ses subordonnés se couchèrent, Declan préféra le journal de la Reine au sommeil. Elle y narrait les intrigues de la cour, ses quelques voyages et les progrès de ses fils, qu’elle voyait si peu. Outre son indignation, c’est un passage en particulier qui retint son attention.
« Dix-neuf avril de l’an 665, au Palais,
C’est arrivé hier soir. Ce n’était pas la première fois qu’il levait la main sur moi, pourtant ce fut la plus violente, la plus douloureuse, la plus humiliante.
Nous étions dans sa chambre, où je l’avais rejoint à sa demande pour concevoir un enfant. Je n’ai pas eu le temps de prononcer le moindre mot qu’il m’a giflée. Il s’est ensuite emparé de mes cheveux et m’a violemment jetée contre le mur. Il a alors roué mon corps de coups de poing en hurlant des mots que je ne comprenais pas tant j’étais étourdie.
Dans la cheminée, le feu a doublé de volume et il m’a lancée à l’autre bout de la pièce. Heureusement pour moi, le lit a amorti ma chute. Il m’a arraché mes vêtements avec sa magie pour ensuite me chevaucher. Alors qu’il frappait mon visage et mes épaules, il m’a fait l’amour. Ses yeux bleu ciel rayonnaient de magie et de colère.
J’ai le corps couvert d’hématomes et je ne peux sortir de ma chambre avant plusieurs jours, le temps que le plus gros disparaisse.
Le Roi vient de me faire appeler dans son lit. »
Une grande tristesse s’empara du cœur si bon de Declan. Une grande tristesse, mais également un immense et dévorant sentiment de révolte. Comment cet homme pouvait-il être aussi mauvais ? Comment pouvait-il battre cette femme si belle qui répondait au moindre de ses désirs et qui régnait à ses côtés sans se rebeller face aux horreurs qu’il commettait ?
Cette cruauté qui dévorait le cœur du Roi Mil était le plus grand des mystères.
Plus le temps passe, plus cet assassinat me parait être un geste de sauvetage pour la vie, pensa-t-il avec les larmes aux yeux.
Il referma le précieux journal de la Reine et s’endormit tardivement, repassant dans son esprit les scènes dont il était le témoin impuissant.
~
Les jours passèrent, remplis de recherches et de faux espoirs. Dans toute sa prudence, la souveraine n’avait pas décrit le bâtiment où elle avait laissé sa fille et la direction du sud n’était pas suffisante, surtout dans un Royaume aussi désert et pauvre.
Declan poursuivit sa lecture, notant la monotonie de son quotidien, elle qui subissait son existence plus qu’elle ne la vivait. Curieusement, Vevina ne faisait jamais référence à la magie de son époux, de ses fils et des pièces du palais. Alors que ce sujet, mystérieux et merveilleux, faisait pleinement partie de sa vie, il était évident qu’elle n’en connaissait aucun secret, jalousement gardés par les héritiers de Rodorchna.
Presque deux semaines après leur départ, alors qu’ils n’avaient cessé de serpenter pour demeurer à une journée du palais et que la chaleur torride les avait contraints à retirer leur haut d’uniforme, Réamann perdit patience.
— Je commence à croire que la Reine a menti, Declan. Peut-être a-t-elle écrit le sud parce qu’elle était justement partie au nord.
— Vu l’importance que le Roi portait à sa femme et l’endroit où ce journal était caché, je doute qu’elle ait eu besoin de mentir.
— Mais si c’était une sûreté de plus pour protéger sa fille ? insista le second.
— Dans ce cas, nous partirons au nord dès que nous serons sûrs qu’elle n’est pas au sud. En attendant, nous…
— Eh, regardez là-bas ! s’exclama Cathan en indiquant leur gauche.
Declan le rejoignit, prêt à le réprimander pour s’être écarté du groupe, quand ses yeux se posèrent sur le bâtiment en contrebas. Haut et sobre, il avait une forme carrée au centre de laquelle se tenait une cour pleine de monde. Il prit les devants en silence, le reste de la petite troupe sur les talons.
Le cœur du Prince adopté se mit à tambouriner dans sa poitrine.
Orphelinat.
Il mit prestement pied à terre et attacha les rênes de son destrier à un arbuste. Il savait que l’animal entraîné ne s’enfuirait pas. Il renfila le haut de son uniforme militaire si vite qu’une couture craqua.
Sans regarder si ses hommes le suivaient, il gravit les marches et poussa la lourde porte. Il pénétra sous des arches en pierres qui menaient à la cour, d’où s’échappaient des rires tonitruants.
Attablés à l’ombre, une quinzaine d’adultes tournèrent précipitamment la tête vers lui. Une femme vint à sa rencontre.
— Bonjour messieurs, je suis Finnén, la directrice de cet orphelinat. Que puis-je pour vous ?
— Enchanté, dame Finnén. Je suis Declan, Chef des armées de Sa Majesté le Roi Guénolé de Bofursyle. Mes soldats et moi-même sommes à la recherche de quelqu’un… Pouvons-nous inspecter les lieux ?
Surprise, elle plongea en une maladroite révérence. Faire face au sauveur de son peuple la bouleversa.
— Je vous en prie, entrez et faites comme bon vous semble, Chef Declan.
Elle le précéda jusqu’à la cour ensoleillée et juvénile, les joues rouges d’admiration.
— Tous les enfants font l’activité de leur choix, tandis que tous les adolescents s’adonnent à un tournoi de sport. Nous les occupons tous ensemble le plus régulièrement possible, débita-t-elle avec fierté.
Declan hocha la tête, nullement intéressé. Il n’était pas là pour cela. Il parcourut du regard la foule amassée au milieu de la cour qui tapait du pied dans un ballon.
À l’instant précis où il la vit, il sut que c’était elle. Elle riait à gorge déployée, la tête rejetée en arrière, ses longs cheveux d’or volant au gré de ce mouvement spontané. Sa robe marron toute simple laissait apercevoir ses jambes parfaitement proportionnées, ainsi que son épaule droite si délicate. Elle était grande et fine, mais avec les courbes féminines les plus belles qui soient. Et ses yeux. Que dire d’eux ? Le journal de la Reine n’avait pas décrit leur pouvoir si dévastateur, leur lumière si vive, leur chaleur si pure, leur intelligence si brute. Ses yeux bleu ciel ne montraient pas les portes d’un monde exceptionnel, non, ils offraient la vie elle-même, sauvage, limpide, éthérée.
Declan demeura figé, transi par cette vision merveilleuse. Elle était le portrait de son père et de ses frères, pourtant, tout ce qu’elle dégageait était leur exact opposé. Profondément ému, il resta là, sous le soleil de plomb, à la contempler.
— C’est elle ? murmura Réamann à son oreille.
Declan déglutit difficilement.
— Oui, c’est elle.
Remarquant le trouble de son Chef et ami, le second rejoignit la directrice pour l’informer qu’ils avaient trouvé celle qu’ils cherchaient.
— Qui est-ce ? Et que lui voulez-vous ? s’inquiéta Finnén.
Elle s’occupait de ces enfants depuis tant d’années qu’elle ne les comptait plus.
— Mon supérieur sera plus à même de vous expliquer la situation, madame. Pouvons-nous requérir votre hospitalité pour la nuit, ou préférez-vous que nous logions dehors pour ne point importuner les enfants ?
Réamann était un homme doué avec les mots, il savait choisir les bons pour obtenir ce qu’il souhaitait.
— Vous n’allez pas dormir dehors, voyons, nous avons des chambres libres. Et cela ne dérangera pas les enfants, soyez-en sûr.
— Je vous remercie grandement pour votre hospitalité, madame, dit-il en lui faisant un baisemain qui la fit rougir.
— Je vais demander qu’on vous prépare vos chambres.
Elle retourna auprès de ses collègues pour organiser leur nuitée, tandis que les deux jeunes soldats venaient entourer leur supérieur.
— Comment va-t-il lui apprendre qu’elle est l’héritière du Trône et que son père était un tyran sanguinaire ? questionna Cathan, mettant les mots sur leur pensée commune.
Cathan était un homme d’une grande simplicité, qui n’y allait jamais par quatre chemins, ce que Réamann appréciait à sa juste valeur. Jarlath était souvent plus complexe, mais il avait une telle franchise dans le regard qu’il était difficile de ne pas lui faire confiance.
— Je ne sais pas. Mais j’ai appris à ne jamais sous-estimer Declan.
Après qu’on leur eut montré leurs chambres, le Chef les envoya nourrir les chevaux et les mettre à l’ombre pour le reste de la journée. En attendant le repas, Declan s’allongea sur le petit lit, d’où ses pieds dépassaient. Les deux mains derrière la tête, sa position préférée pour réfléchir, il fixa le plafond en quête d’une sérénité perdue.
Des coups contre la porte le firent sursauter. Il s’était assoupi, ce qui était rare chez lui et témoignait d’une forme de soulagement. Il suivit ses hommes jusqu’à la salle de repas, une grande pièce spartiate aux longues tables de bois où patientaient tous les pensionnaires, les yeux rivés sur lui.
Conscient qu’on attendait une allocution, il se redressa fièrement et sourit.
— Bonjour, je suis Declan, Chef des armées de Bofursyle. Et voici Réamann, mon second et deux soldats, Jarlath et Cathan. Nous sommes ici pour effectuer une mission un peu spéciale et votre directrice, madame Finnén, a eu la gentillesse de nous offrir son hospitalité. Nous lui sommes très reconnaissants et espérons que cela ne dérangera pas votre soirée. Je vous souhaite un excellent appétit.
Il s’inclina gracieusement pour dissoudre le malaise dû à son rang, puis alla prendre place avec ses hommes sur la table du fond, réservée aux adultes. Les conversations reprirent et les plats furent apportés par des adolescents préposés à la cuisine.
— Ce sont les enfants qui préparent à manger, encadrés par des adultes, expliqua la directrice devant leurs visages étonnés. Nous les préparons à leur vie hors de ces murs.
Leur vie hors de ces murs… Instinctivement, son attention se porta sur la Princesse. Au milieu de la salle, elle était assise avec de jeunes femmes de son âge et discutait joyeusement en dînant, ignorant ce qui allait suivre. Comment aurait-elle pu se douter qu’il était là pour bouleverser sa vie, pour la sortir d’ici, pour l’emmener vers une existence exigeante et hors du commun ? Devant ce visage magnifique et innocent, il éprouvait presque du regret à accomplir son devoir.
— Pouvez-vous me révéler qui vous cherchiez et pourquoi, Prince Declan ? s’enquit Finnén, protectrice.
Il n’était pas habitué à ce qu’on lui donne son titre hors de la Bofursyle, et rougit. Néanmoins, l’évocation de son rang éveilla en lui un étrange sentiment d’injustice. Il était un orphelin élevé comme un Prince, tandis que la Princesse avait été élevée comme une orpheline. Ironie du sort ou cruel jeu du destin, il n’aurait su le dire. Prenant son courage, il se lança.
— Comme vous le savez, j’ai tué le Roi Mil et ses fils, laissant le Trône de Rodorchna sans héritier. Face à ce dilemme, des éléments m’ont mené à reconsidérer la mort présumée du quatrième enfant royal à la naissance.
— Et vous pensez que cet enfant est en vie ? Et ici ? s’étrangla la directrice.
— Je ne le pense pas, j’en suis certain.
Elle opina plusieurs secondes, ahurie.
— Connaissez-vous le prénom de l’enfant ?
— Oui, elle s’appelle Essylt. Cependant, je l’ai aussitôt reconnue en la voyant. Elle ressemble trait pour trait à son père et ses frères.
Finnén retint un cri, puis laissa déborder une larme traîtresse. L’une des pensionnaires qu’elle élevait depuis l’enfance et adorait, était en réalité la future Reine.
— Je vous en prie, madame, je sais que tout ceci est bouleversant, mais il faut vous ressaisir pour ne pas alarmer les enfants, la pria Réamann.
— Oui, oui, pardon, excusez-moi, c’est juste que…
Elle essuya ses joues d’une main tremblante.
— Que va-t-il se passer, à présent ?
— Nous allons lui révéler la vérité.
— Et ensuite ?
— Nous l’emmènerons au palais.
Finnén déglutit, consciente des enjeux pour sa patrie. Elle qui connaissait Essylt depuis ses premiers jours, elle aurait dû se douter de sa singularité.
— J’aimerais la rencontrer ce soir, après le dîner, annonça Declan. Est-il possible de nous trouver une pièce à l’écart des regards indiscrets ?
— Assurément. Vous irez dans mon bureau.
Declan acquiesça, puis reporta son attention sur la jeune femme blonde.
— Merci pour votre aide, déclara Réamann avec gratitude.
Le repas se poursuivit sans que Declan ne participe aux conversations, trop occupé à observer les moindres gestes de la Princesse. Tout en elle rayonnait de grâce et de royauté et elle lui paraissait si décalée dans ce monde simple et rustique.
C’est pourtant dans ce monde qu’est née sa mère, remarqua-t-il avec chagrin.
Quand les pensionnaires furent autorisés à sortir de table, Finnén conduisit les soldats jusqu’à son bureau, situé au dernier étage. Les murs étaient tapissés de dessins maladroits et attendrissants, et les meubles recouverts d’objets de fabrication enfantine.
— Je vais la chercher.
— Surtout, ne laissez rien transparaître, ordonna Declan.
Pâle, elle hocha vivement la tête et sortit.
— As-tu besoin de nous ? demanda Réamann.
Surpris, il leva un sourcil inquisiteur. Son second ne le tutoyait jamais en présence d’autres soldats, même des commandants. Il était évident qu’en plus de s’habituer aux deux jeunes recrues, il commençait à les apprécier.
— Non, je préfère être seul avec elle. Je pense que ce sera moins intimidant.
— Parce qu’un Prince ne va pas l’intimider ? s’amusa Cathan.
Il aurait dû le réprimander pour son ton moqueur, mais il devait avouer que leur présence était vivifiante et avait allégé cette difficile mission.
— Je saurai m’y prendre, ne vous en faites pas. Je viendrai vous voir dès que ce sera terminé.
Ils le laissèrent donc. Declan alla à la fenêtre pour chercher un peu de fraîcheur, sans succès. Même si l’été touchait à sa fin, ils se trouvaient non loin de la zone aride, qui traversait la Rodorchna, la Mebeaka et la Guanile. Lui qui avait passé son enfance dans le nord, il pâtissait de cette chaleur étouffante.
— Prince Declan ? La voilà.
Lentement, il se retourna. Elle entrait d’un pas timide, les mains croisées dans le dos et les joues rouges. Finnén referma derrière elle.
— Bonjour, Essylt. Je suis enchanté de faire ta connaissance. J’espère que cette entrevue ne t’inquiète pas trop. Assieds-toi.
Ses paupières papillonnèrent au-dessus de ses yeux transcendants tandis qu’elle fixait la chaise qu’il lui indiquait. Elle prit place en face de lui, adossé au bureau.
— Comme tu le sais déjà, j’ai ôté la vie au Roi Mil et à ses fils, il y a de cela presque un mois. J’ai libéré le peuple rodorchnien de leur oppression, mais à un prix insoupçonné. Vois-tu, seuls les descendants de cette lignée magique peuvent régner, c’est pourquoi je suis parti à la recherche d’un héritier.
Le choc se peignit sur ses traits fins, aussitôt remplacé par une grande terreur, qu’elle tenta vainement de dissimuler.
Se doute-t-elle de quelque chose ?
— Un témoignage m’a amené à me tourner vers l’enfant mort-né de la Reine. Dans son journal, elle narre la naissance de son quatrième enfant et sa survie.
Essylt passa sa main dans ses longs cheveux, les ramenant plus près de son visage. Elle fixait l’homme en face d’elle sans ciller, même si elle avait l’impression d’être au bord d’un gouffre et que le moindre de ses mots se transformerait en un vent violent qui la pousserait dans le vide.
— Pour le protéger de son père, qui ne le désirait pas à cause de son sexe, la Reine l’a mis à l’abri, loin du palais.
Ça y est, ils y étaient. L’heure de vérité. Le moment ultime où tout, absolument tout allait basculer.
— Cet enfant, c’était toi, Essylt.
Meurtrie, elle cacha son visage derrière ses mains. Elle refusait de le croire, elle refusait d’admettre l’impossible. Il mentait, il se trompait, c’était la seule explication.
Pourtant, à cet instant précis, alors qu’elle tombait dans le vide, tout s’éclaircit. Tout prit un sens.
C’est pour cela que je suis capable de faire toutes ces choses, constata-t-elle, étonnée.
Declan s’était agenouillé devant elle. Il écarta ses fines mains de son visage.
— Princesse Essylt, je sais que tout cela doit être extrêmement bouleversant pour vous, mais je…
— Non !
Cela avait été plus fort qu’elle. Le premier mot qu’il avait prononcé s’était infiltré au fond de son être, dévastant tout sur son passage.
Princesse… Je suis la Princesse de Rodorchna… Alors mon père est…
Rouge de honte et de colère, elle s’enfuit en courant, dans un sillage d’or et de larmes.
~
Allongé dans son lit, les bras croisés derrière la tête, Declan était incapable de trouver le sommeil.
Après la fuite d’Essylt, il était allé raconter l’entretien à ses soldats. Ils avaient longuement débattu et avaient décidé de laisser du temps à la Princesse pour intégrer tout cela, même s’il lui fallait plusieurs jours. Ils repartiraient le moment venu.
Sans cesse, la scène repassait en boucle dans son esprit. Ce visage, si doux, si parfait et pourtant si triste, si choqué, si honteux.
La vérité est toujours dure à dire, mais elle est encore plus dure à entendre, songea-t-il, les yeux rivés au plafond.
Il l’imaginait seule, dans une chambre modeste identique à la sienne, en proie à un torrent de larmes et de pensées.
Que pouvait-il faire pour l’empêcher de souffrir ? Rien, il était impuissant. Elle devait assimiler tout ce qu’elle venait d’apprendre. Devenir la fille d’un Roi tyrannique et la future souveraine d’un Royaume en quelques minutes, c’était beaucoup trop pour une seule personne.
Declan quitta sa chambre, ressentant le besoin de prendre l’air. Telle une ombre, il se faufila dans la cour déserte, à peine éclairée par la lune. Voulant aller voir les chevaux, il essaya d’ouvrir la lourde porte d’entrée, mais elle était fermée à cette heure-ci.
J’aurais dû m’en douter, maugréa-t-il pour lui-même.
Il n’aimait pas se sentir enfermé. Faisant demi-tour, il entendit des pas crisser sur le sable de la cour. Il bondit agilement dans un couloir, se dissimulant dans l’obscurité. Une fine silhouette s’élança sans hésitation pour se saisir de la poignée. Le verrou claqua brutalement et la porte s’ouvrit silencieusement. La jeune femme sortit et referma derrière elle.
Elle a ouvert grâce à sa magie, comprit l’observateur dissimulé.
De peur qu’elle ne s’enfuie ou qu’il ne lui arrive malheur, Declan s’élança derrière elle sans faire de bruit. Il eut juste le temps de la voir contourner le bâtiment sur la droite.
Étant le militaire le plus entraîné qui soit, il la suivit furtivement jusqu’à l’arrière de l’orphelinat. Elle passa entre plusieurs buissons secs et broussailleux, puis, après une ligne d’arbres, s’assit à même le sol. Il préféra rester sous le couvert des branches.
La Princesse leva ses mains devant elle. Declan sentit un air frais caresser son visage. Les longs cheveux blonds se soulevèrent et dansèrent au gré du vent, qui semblait la saluer. Hypnotisé, le Chef s’appuya contre un arbre pour se pencher plus en avant.
Un craquement brisa le silence. Avant qu’il n’ait compris son erreur, elle avait fait volte-face, les mains brandies. Une force brute percuta Declan en pleine poitrine, l’envoyant dans un buisson. Des branches lui lacérèrent les bras et l’impact avec le sol lui coupa le souffle.
— Prince Declan, Prince Declan ! s’écria une voix mélodieuse.
Le visage inquiet emplit tout son champ de vision, ne l’aidant pas plus à respirer. Les cheveux de la Princesse formaient de longues boucles qu’il ne remarquait que maintenant qu’elles étaient sur son torse.
— Je suis désolée, je ne voulais pas vous faire de mal ! Vous m’avez fait peur, pardonnez-moi.
— C’est ma faute, j’aurais dû vous prévenir de ma présence.
Elle rougit de son vouvoiement, lui qui s’était appliqué à la tutoyer tout à l’heure pour ne pas l’impressionner. Malgré quelques égratignures, il allait très bien.
— Je suis désolée de vous avoir blessé…
— Vous êtes pardonnée.
Elle baissa la tête sous l’influence de sa voix, il s’en voulut de sa rudesse. Il ne savait comment se comporter avec elle et cette maladresse lui était étrangère. Pour effacer ce malaise, il changea de sujet.
— Depuis combien de temps connaissez-vous l’existence de votre magie ?
— Depuis l’âge de trois ans, il me semble.
Il fut surpris mais n’en montra rien. Que la magie se déclare à un âge où les enfants savaient à peine manger sans se salir et parler sans se tromper était étonnant.
— Comment est-ce arrivé, la première fois ? s’enquit-il avec douceur et compassion.
— J’étais dans mon lit, il se faisait tard et je ne parvenais pas à trouver le sommeil, narra-t-elle timidement, les yeux perdus dans le lointain. J’avais envie de dessiner, mais mes feuilles et mes crayons étaient à l’autre bout de la pièce. Je ne voulais pas faire de bruit en me levant, de peur qu’on vienne me gronder. Mais j’avais tellement envie de dessiner que… Mes feuilles et mes crayons se sont envolés jusqu’à moi. J’étais paniquée. Je croyais qu’on allait entrer dans ma chambre et me punir. Alors j’ai tout déposé à côté de moi et je me suis réfugiée sous la couette pour me protéger.
— Mais personne n’est venu pour vous admonester…
Elle opina, faisant rebondir ses boucles espiègles.
— Et cela s’est ensuite reproduit, quelques jours plus tard, lorsqu’une élève de ma classe m’a emprunté un crayon sans mon autorisation. Je l’ai alors récupéré à l’aide de mes dons. Elle était trop petite pour avoir compris ce qu’il s’était passé et a cru que je lui avais repris.
— Jamais personne ne s’est rendu compte que vous êtes unique ?
— Non, jamais. J’ai immédiatement su que je ne pouvais pas me permettre de montrer ce dont j’étais capable. Je l’ai caché, toutes ces années. Même à mes amies.
Declan acquiesça, compréhensif. Il avait une question plus complexe et délicate à poser et fit de son mieux pour ne pas la brusquer.
— Quand avez-vous compris que vous étiez la descendante de la famille royale ?
— À l’âge de huit ans, environ. Lorsqu’on nous a expliqué, en cours, que la famille royale de Rodorchna était la seule de tout le Continent à posséder des talents surnaturels, qui dépassaient de loin ceux des humains ordinaires. D’abord, j’ai été tellement choquée que j’ai préféré refouler totalement ces informations. Quelques années plus tard, je me suis mise à chercher d’autres explications, à émettre des tas d’hypothèses plus folles les unes que les autres.
Elle déglutit bruyamment, humiliée.
— J’en inventais encore avant que vous n’arriviez.
Declan voulut se rapprocher d’elle pour la prendre dans ses bras, mais dut retenir son geste quand elle recula brusquement. Ses transcendants yeux bleu ciel s’écarquillèrent d’effroi.
— Prince Declan, allez-vous me tuer comme vous avez tué mon père et mes frères ?
Sa question le blessa, non pas parce qu’elle sous-entendait qu’il en était capable, mais parce qu’il lut en elle une profonde résignation, comme si elle pensait mériter d’être châtiée pour sa différence.
— Je ne vous ferai aucun mal.
La gorge nouée par les sanglots retenus, elle ne parvint pas à s’exprimer.
— Je n’ai pas ôté la vie de votre père et de vos frères à cause de leur magie, Princesse. Je l’ai fait parce qu’ils étaient des hommes profondément mauvais, qui régnaient sans justice, sans compassion et sans conviction.
Ses sanglots éclatèrent, bruyants, écrasants, omniprésents. Declan fut englouti, impuissant. Il passa son bras sur ses épaules et l’emmena se blottir contre son torse.
— Vous n’avez rien à craindre, car vous n’êtes pas comme eux. Vous êtes encore jeune, vous apprendrez. N’ayez pas peur de ce qui va suivre, vous êtes née pour cela. Je ferai tout pour vous aider et lorsque vous serez prête, vous deviendrez Reine.
Elle agrippa l’uniforme du soldat, désespérée, et pleura beaucoup, longtemps, sincèrement. Après les révélations bouleversantes des dernières heures et ainsi protégée du reste du monde, elle finit par s’endormir, tout contre lui.
~
Le soleil effleura les paupières de Declan. Il s’éveilla en sursaut, sans déloger la Princesse, dont la tête reposait sur sa poitrine. Elle tenait encore son uniforme, avec une poigne tellement pleine de détresse qu’elle avait résisté au sommeil.
Ne sachant pas à quelle heure les pensionnaires se levaient, il toucha délicatement son épaule.
— Princesse, il est l’heure de rentrer.
Sans le lâcher, elle frotta doucement sa joue contre son torse, avant de tourner son visage vers lui. Ses yeux bleus irréels étaient encore emplis de sommeil. Ils étaient si proches que Declan sentit son cœur battre plus fort, surpris.
Se souvenant où elle se trouvait et avec qui, la Princesse se redressa en position assise sans le quitter du regard.
— Oui, les autres vont bientôt se réveiller.
Elle se pétrifia après s’être exprimée.
— Quand repartirons-nous ?
— Quand vous le désirez, Altesse.
Ses joues rosirent, puis ses épaules s’affaissèrent.
— Je ne veux pas annoncer la vérité à mes amis, avoua-t-elle d’une petite voix.
— Je comprends. Nous ne sommes pas obligés de leur dire.
— Si je veux partir après le premier repas de la journée, pourriez-vous accomplir mon souhait ?
— Les désirs de la Princesse sont des ordres.
Intimidée, elle se saisit de la main qu’il lui proposait pour se relever. Elle passa devant lui et ils rentrèrent par la porte principale sans être repérés. Elle referma agilement le verrou, sans montrer le moindre signe de difficulté.
Ce n’est pas la première fois qu’elle s’échappe ainsi, comprit-il avec amusement.
Avant de la laisser rejoindre sa chambre, il lui fit une profonde révérence, qui la troubla. C’était la toute première de sa vie.
~
En peu de temps, tout fut prêt. Jarlath et Cathan avaient géré le chargement des victuailles et Réamann avait calmé la directrice.
Après le petit déjeuner, Declan avait rangé les maigres affaires d’Essylt dans les sacoches des montures. La Princesse avait rarement vu des chevaux d’aussi près, il s’était donc employé à la mettre à l’aise pour faciliter son voyage.
Les soldats patientaient près des destriers tandis qu’elle faisait ses adieux. Tous les enfants se succédèrent auprès d’elle, certains avec le sourire et d’autres en larmes. Cet orphelinat accueillait une centaine de pensionnaires qui se connaissaient tous. C’était la première fois que l’une des leurs s’en allait avant d’avoir dix-neuf ans. Les adultes furent moins démonstratifs, se contentant de paroles d’encouragement et de vœux de bonheur.
Essylt descendit les marches où elle avait été déposée dix-sept ans plus tôt pour rejoindre Declan.
— Avec qui désirez-vous monter ? s’enquit-il.
Elle rougit de timidité, soudain embarrassée devant le Chef des armées. Elle s’était montrée si fragile, si brisée, allant même jusqu’à s’endormir contre lui ! Elle n’osait plus le regarder dans les yeux, de peur d’y lire du mépris.
Néanmoins, elle ne connaissait pas les autres soldats, qui l’intimidaient par leur respect excessif.
Remarquant son trouble, Réamann s’avança vers elle, déjà en selle.
— Mon cheval est le plus fort des quatre et il n’est chargé que d’affaires légères, je pense qu’un autre poids ne le fatiguerait pas davantage.
Elle opina vivement devant sa logique, rassurée par sa gentillesse. Declan s’avança aussitôt pour l’aider, posant un genou à terre sous ses mains en coupe. Elle y prit appui avec crainte et Réamann la souleva en partie. Elle s’installa derrière lui, de profil, ne pouvant écarter les jambes avec sa longue robe. Elle s’agrippa à la selle comme elle put.
— Vous pouvez vous tenir à moi, Princesse, lui chuchota-t-il avec sollicitude.
— Merci, dit-elle en passant un bras crispé autour de son buste.
Declan grimpa sur sa monture et se tourna vers l’orphelinat.
— Encore une fois, mes soldats et moi-même, nous vous remercions pour votre hospitalité. Nous vous souhaitons une bonne continuation et de longues vies heureuses.
Sous les applaudissements, il prit les devants en direction du nord. Essylt demeura longtemps tournée pour voir le bâtiment où elle avait grandi s’effacer, oscillant entre impatience et regrets.
l.gdperret
Le début d’une histoire dans un royaume qui promet de grandes choses.
J’avais hâte de découvrir ce petit univers entièrement créé et je n’ai pas été déçue. On rentre tout de suite dans l’histoire et j’ai rarement été aussi attachée à quasiment tous les personnages. On peut déjà les voir évoluer, chacun portant le poids de leurs responsabilités.
Un début très prometteur !!
alinadayana_98
J’ai adoré !